Paris le, 2 juin 2008
Texte de Marianna Lanskaya-Zentchenko
La traduction de la pièce
LOUPS et BREBIS
d'Alexandre Ostrovski
Scène 8
Glafira, Koupavina
Glafira s’assied, sort de sa poche un petit livre et commence à lire. Entre Koupavina
Koupavina. Enfin j’ai réussi vous faire venir chez moi.
Glafira. Qu’est ce que vous voulez dire par là ? (baisse le livre) Ca fait longtemps, que je voulais venir chez vous ; la campagne nous incite à des réflexions philanthropiques...
Koupavina. J’espère que vous resterez un peu plus longtemps chez moi.
Glafira. Je vous suis très reconnaissante; mais, je crains que vous ne vous ennuyez avec moi, je ne suis pas très bavarde, j’aime la solitude.
Koupavina. J’ai entendu dire qu’à St.Pétersbourg vous aviez une vie brillante.
Glafira. C’est vrai. A l’époque je ne comprenais pas la vie ; maintenant je regarde les choses beaucoup plus sérieusement, les préoccupations de monde matériel n’ont plus aucune valeur pour moi.
Koupavina. Quand avez-vous réussi à changer si radicalement votre façon de penser ?
Glafira. Bien sûr, je suis encore jeune mais sous la gouverne d’une telle femme, que l’on peut élever au rang de sainte, j’ai réussi à faire beaucoup pour mon âme, en très peu de temps.
Koupavina. Vous êtes venue au bon moment.
Glafira. Pourquoi ?
Koupavina. J’avais besoin d’un conseil et je n’avais personne près de moi. Vous ne me le refuserez pas ?
Glafira. Je suis contente de vous servir avec mes modestes moyens. Ouvrez moi votre âme ! Bien que, ce ne soit pas la peine, j’imagine. Vous êtes une femme mondaine, donc superficielle et vous êtes amoureuse ?
Koupavina. Vous avez presque deviné.
Glafira. J’ai pitié de vous.
Koupavina. Pourquoi ?
Glafira. Parce que c’est un péché.
Koupavina. Pas si grand, je pense.
Glafira. Ca dépend de la personne que vous aimez. Il est riche ou pauvre ?
Koupavina. Riche.
Glafira. Alors, c’est un grand péché.
Koupavina. Je ne l’aime pas pour sa fortune.
Glafira. Mais lui, il sera très content de la vôtre ! Et si vous n’imposez pas votre amour à un homme riche, peut être épouserait-il une fille pauvre et la rendrait heureuse ? Parce que, si les femmes riches s’accrochent aussi aux riches, alors qu’est ce qu’il nous restera, à nous, les filles pauvres ! Me serais-je trompée, disant en « Nous » …Je n’ai besoin de rien, je dis ça…en général.
Koupavina. Qu’est ce que je dois faire ?
Glafira. Reprenez vous en main, oubliez-le ! Et si vous ne pouvez pas vivre sans amour, alors aimez un homme pauvre, le péché sera moins grand. C’est facile de l’oublier, il suffit de bien le regarder.
Koupavina. Qui ? Vous le connaissez ?
Glafira. Bien sûr, je le connais.
Koupavina. J’en doute.
Glafira. Vous ne savez pas mentir, votre secret est connu de tout le monde : vous aimez Lyniaiev.
Koupavina. Vous vous trompez.
Glafira. (vivement) Je me trompe ? Vous dites que je me trompe ?
Koupavina. Oui, je vous assure.
Glafira. Alors, ce n’est pas lui que vous aimez ?
Koupavina. Non. Pourquoi aviez-vous décidé ça ?
Glafira. Dites la vérité ! Je vous en prie, dites la vérité !
Koupavina. Réfléchissez un peu ! Quel intérêt puis-je avoir pour lui ?
Glafira. Alors, excusez moi, excusez moi ! Suffit de jouer la comédie. Aimez qui vous voulez et autant que vous voulez. Quel minable rôle ai-je joué devant vous ! Je suis envoyé ici pour vous espionner et j’ai assumé ce rôle avec plaisir.
Koupavina. Et pourquoi ?
Glafira. J’avais pensé que vous êtiez ma rivale.
Koupavina. Alors, vous aimez vous même Lyniaiev ?
Glafira. J’aime ? O, non, pourquoi faire ! Mais je voudrais l’épouser ; c’est mon unique espoir, mon unique rêve.
Koupavina. Mais qu’est ce que signifient votre accoutrement, votre comportement et vos prières ?
Glafira. Mon costume, mon comportement et mes prières ne sont qu’une mascarade. Je serai sincère avec vous, aidez moi.
Koupavina. Avec plaisir.
Glafira. C’est vrai, j’ai vécu à St.Pétersbourg bien joyeusement ; ma sœur était mariée avec un habile jeune homme, il a réussi d’un coup à se constituer un bien considérable. Nous n’étions entourés que par des gens riches : des avocats, des banquiers et des actionnaires. Moi et ma sœur, on a vécu comme sur un nuage: les promenades sur la perspective Nevski en velours et fourrures, les repas somptueux dans notre demeure et les grands restaurants, tout le temps parmi le grand monde ; opéra, théâtre français, opéra bouffe parfois, garden parties, bals masqués … Bien sûr, cette vie n’est pas sérieuse mais celui qui l’a vécue, ne supportera pas celle d’ici, mesquine et misérable. C’est si insupportable, si vous saviez !
Koupavina. Qu’est ce que vous a poussé de quitter St. Pétersbourg ?
Glafira. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Il est arrivé quelque chose d’inattendu pour ma sœur et moi. Ma sœur a pleuré, on a commencé à vendre tous nos biens. Moi, on m’a envoyée chez Mourzavetskaïa, et eux se sont éclipsés, disparus, à l’étranger semble-t-il. Bien sûr, c’est de ma faute, ma grande faute ; je devais attraper un mari là-bas ; c’était si simple ! Et, moi, je me suis laissée prendre par ce tourbillon festif, comme une fille stupide ; je ne me le pardonnerai jamais.
Koupavina. Pourquoi êtes-vous habillée en noir ?
Glafira. Que puis-je porter d’autre ? Des vieux vêtements, depuis longtemps démodés ! Ces rudes vêtements noirs sont au moins originaux et se font remarquer. En plus, si vous voulez faire un sourire ou échanger un regard avec quelqu’un, cela a plus d’effet par dessous un foulard noir que par dessous un chapeau démodé. Mais porter une telle robe n’est possible que pour un temps limité et avec un but précis. S’imaginer, qu’il me faudrait porter toute ma vie ces nippes vétustes… Oh! …Il y a de quoi devenir folle.
Koupavina. Je m’étonne, pourquoi Madame Mourzavetskaïa ne vous trouve pas un bon parti ; elle est si habile à caser ses proches.
Glafira. Non, pour moi elle ne fera rien. Elle calcule tout ! Elle est une femme habile, elle serait, certes, capable de me marier et avec un homme riche, mais seulement pour tout prendre dans ses mains, se servir de tout et répéter sans arrêt qu’on lui doit tout.
Koupavina. Oui, c’est vrai.
Glafira. On voit l’une et l’autre comme dans un miroir, et elle sait très bien, que si je m’échappe dans un mariage, elle ne me reverra plus. D’ailleurs, je l’en remercie beaucoup.
Koupavina. Pourquoi ?
Glafira. J’ai appris avec elle beaucoup des choses utiles ; tout ce que est indispensable à une femme pauvre.
Koupavina. Quoi, par exemple ?
Glafira. J’ai appris à ruser afin d’obtenir la moindre chose ; pas un seul mot gratuit, aucun sentiment de honte, un comportement désinvolte, tout simplement de l’insolence, ce qui chez les bigots passe pour sincérité et simplicité. La victime ; j’ai trouvé : Lyniaiev ; le seul homme avec qui je pourrais vivre comme je l’entends, selon mes habitudes. Toute autre vie pour moi me serait pénible, un fardeau, et je serais malheureuse…. Pire que la mort ! Je ne suis pas ma propre ennemie, Madame, et pour cela j’essaye à tous prix me marier avec Lyniaiev. Pour cela, je suis prête à utiliser tous les moyens permis ou non. Il me semble, que je suis déjà trop sincère avec vous. Excusez moi !
Koupavina. Non, non, je comprends très bien votre situation. (la regarde longtemps et puis la prend dans ses bras) Ah, si j’avais votre énergie !
Glafira. Et, moi, votre argent ! (regard droit dans les yeux de Koupavina) Tu m’aiderais ? Tu me vois comme une fille, regarde-moi comme une femme !
Koupavina. Tout, ce qui dépend de moi, je ferai avec plaisir… Au moins je verrai une femme mariée de sa propre volonté. Et moi, la pauvresse, j’ai vécu, soumise à l’autorité sévère de mon ancien mari et maintenant je pense que ce sera toujours pareil.
Glafira. Que de pensées noires!
Koupavina. C’est ainsi, c’est mon sort ! Je le pense depuis la lettre que j’ai reçue de mon bien aimé ; c’est pour cela que je souhaitais ton conseil.
Glafira. Raconte-moi ton histoire !
Koupavina. Il y a trois ans, quand mon mari était encore vivant, notre voisin, Berkoutov, est venu ici passer un été.
Glafira. Alors, et…
Koupavina. Alors, et… Ne me juge pas sévèrement ! Mon mari avait soixante cinq ans. Berkoutov m’a plu mais je me comportais avec beaucoup de précautions et il ne pouvait pas remarquer mon attitude particulière.
Glafira. Peut être, a t-il remarqué quelque chose ?.
Koupavina. Je ne sais pas… Peut être. Il a vécu ici seulement un seul été avant de repartir pour St.Pétersbourg. Depuis je ne l’ai pas revu mais dans chaque lettre à Lyniaiev il m’adresse des saluts et différents compliments.
Glafira. Comme c’est chaste!
Koupavina. Très chaste mais je me suis faite prendre. Il y a trois mois, Lyniaiev a commencé à m’attaquer « écrivez à Berkoutov, pour qu’il vienne cet été dans la propriété, il ne vous refusera pas », disait-il.
Glafira. Tu l’as écouté, tu as écrit ?
Koupavina. Oui, j’ai écrit des bêtises, je ne me souviens pas quoi ; une stupidité impardonnable.
Glafira. Et la réponse reçue ?
Koupavina. La réponse reçue... Premièrement, toute la lettre est écrite dans un style sec et administratif ; deuxièmement, son sens est le suivant ; « je n’ai pas le temps me délecter à contempler la nature, j’ai des affaires d’argent plus importantes mais si vous voulez, je viendrai. Je vous prie de ne faire aucun changement dans la gestion du domaine, de ne la confier à personne d’autre et ne rien vendre, surtout pas la forêt ».
Glafira. Un homme sérieux, et, certainement, très intelligent.
Koupavina. Je suis d’accord mais de quel droit me fait-il la leçon! Je ne suis pas une mineure ! C’est insultant. Je ne lui répondais pas, et, je reconnais que cela m’a un peu refroidi. Il arrive aujourd’hui ou demain alors je verrai, comment il se comporte ; si je remarque, qu’il a des vus sur moi, j’accepterai ses avances, m’en amuserait et je le laisserai repartir à St. Pétersbourg les mains vides.
Glafira. Le plan est bon mais il faudra pouvoir le réaliser.
Koupavina. Je vais essayer. J’ai peur pour ma liberté. Voilà sa lettre, je ne l’ai pas encore lue, tu vois comme je suis indifférente. C’est Lyniaiev qui me la apportée.
Glafira. Lyniaiev est déjà passé par chez toi, alors, je ne le reverrai pas de si tôt et peut-être, même pas du tout. Invite le donc!
Koupavina. L’inviter : ce n’est pas nécessaire, il est dans le jardin, caché de Mourzavetskaïa et il arrivera pour déjeuner.
Glafira. Voilà, c’est magnifique ! Demande qu’on apporte le champagne ! J’en ai envi depuis longtemps, j’en ai marre de ne manger que du pain rassi !
Koupavina. Pas de problème !
Glafira. Je voudrais encore te demander quelque chose. Donne moi à mettre quelque chose de plus décent ! Tout ça c’est tellement vilain sur moi.
Koupavina. Voilà la clef de la garde-robe, choisis ce que tu veux. Là-bas il y a des choses toutes neuves jamais mises ; j’en avais fait coudre beaucoup mais après mon deuil je n’ose pas m’étaler.
Glafira. Merci ! Juste une minute.
Glafira part en courant